mercredi 8 octobre 2008

Covoiturage avec le Bloc

N.B. Malgré la date, cet article n'a été rendu public que suivant l'élection puisque pendant ce temps névralgique, l'auteure a privatisé son blogue dans un sage soucis d'auto-censure.

Jamais je n'ai eu avant d'expérience aussi perturbante. Si j'ai bien vu combien il était dangereux pour deux candidats de se côtoyer hors-politique durant l'élection partielle de Westmount-Ville-Marie, je ne semble pas avoir retenu la leçon.

Voici les faits; hier, j'ai eu un débat à l'école secondaire St-Charles de Bellechasse. J'ai dû m'y rendre en voiture, seule alors que je n'ai pas encore mon "vrai" permis. J'ai croisé des tonnes de voitures de la SQ et j'ai eu la chienne de faire un accident (celui en vélo d'il y a un mois m'est rappelé constamment par mes articulations...) ou encore de me faire pogner, moi qui ait été élevée dans le respect de l'ordre établi. C'était tout simplement un stress de trop, en plus de mener une double vie de fonctionnaire/travailleuse autonome-candidate Verte aux élections fédérales pour Lévis-Bellechasse.

Ce soir, j'avais à me rendre débattre à Lac-Etchemin, la plus grosse ville rurale de ma circonscription. Mon agente officielle à New-York, j'étais privée de conductrice. Hier, trop tard, j'ai fait le tour des candidats Verts de la région pour savoir si l'un d'entre eux serait libre le lendemain, mercredi soir, ainsi que celui des quelques amis que j'ai à Québec. Verts comme nous sommes, et jeunes comme le sont mes amis, peu d'entre nous possédons une voiture. Aucun n'était libre. En désespoir de cause, j'appelle M. Bergeron, le candidat bloquiste de Lévis-Bellechasse, et tente d'utiliser l'humour (la réduction de nos gaz à effet de serre et le cauchemar administratif pour nos agents officiels respectifs, qui compilent les dépenses électorales) pour lui demander un lift. Ça fonctionne.

Mercredi, 16h30. Je laisse mon vélo à l'Université Laval et monte en voiture avec MM. Antoine Dubé au volant et Guy Bergeron comme copilote. Comme je le redoutais et comme nous en avions discuté au téléphone, il a été difficile de s'en tenir au tout sauf la politique pour la discussion. J'ai réalisé, non sans malaise, que j'empêchais ces deux messieurs de parler tactique. Après des sujets légers comme nos préférences de film et musicales respectives, et quelques commentaires commençant par "Quand je serai député..." de la part de M. Bergeron, nous étions déjà rendu sur des routes de campagne hors de la circonscription. Les bulletins de nouvelle de Radio-Canada n'ont pas aidé à maintenir la trève. Nous nous sommes payé la traite de Harper et sa mère pour justifier son non-interventionnisme en politique. L'inévitable est arrivé, et le nationalisme ou la préséance de l'environnement a dominé la discussion. Le vote stratégique a été abordé. M. Dubé est heureusement intervenu pour nous arrêter.

Mon souvenir est moins précis à partir de ce moment-ci; mon attention était retenue par les paysages à couper le souffle bordant la rivière Etchemin et mon repérage de mes pancartes. J'ai découvert les goûts bizarres de M. Bergeron pour la nouveauté culinaire, entre autre un lait aux framboises bleues, qui s'est mérité un "Ouach!" suivi d'un "Quand le lait est tiré, il faut le boire!" bien senti.

18h15: Une fois arrivés à la station de radio (avec 15 minutes de retard sur l'horaire), j'ai réalisé que d'autres moments de malaise allaient survenir dans les studios lorsque le candidat bloquiste et la candidate Verte arriveraient en même temps. M. Dubé m'a plus ou moins exactement dit de ne pas en souffler mot, mais quand l'animateur M. Éric Gourde a mis le doit sur le fait, j'ai été incapable de mentir, éluder la question ou utiliser les justifications que j'ai énoncées ci-haut pour covoiturer avec M. Bergeron. Je suis donc restée paralysée et un inconfortable silence s'en est suivi, sauvé par le Bloc lorsque le candidat a utilisé ma justification environnementale. L'expérience s'est répétée lorsque M. Biron, candidat du NPD pour Lévis-Bellechasse, m'a demandé si j'étais venue en vélo, ce à quoi j'ai répondu non, et il a su faire preuve de discrétion.

Bien que j'aie assisté à un débat radiophonique des candidats de l'élection partielle de Westmount-Ville-Marie dans les studios de Radio-Canada, être dans la régie et autour de la table n'est pas du tout la même chose. C'était franchement dérangeant d'avoir tous les yeux tournés les uns vers les autres plutôt que vers une salle; même regarder l'animateur lorsque je parlais s'est avéré difficile. Comme je le croyais, une fois les formalités terminées (18h30), nous nous sommes retrouvés avec une demi-heure à tuer. J'évitais au début de croiser le regard de M. Bergeron, puis j'ai réussi à le faire. C'était difficile, entourée d'adversaires clairement plus cultivés politiquement que moi, de faire le vide, et de passer intérieurement d'une attitude conviviale à une autre combative, et qui combat non seulement les idées des autres, mais aussi sa propre nervosité. Je n'ai pas beaucoup participé à la conversation préalable au débat hormis quelques réactions aux propos échangés.

19h Puis, ça a commencé. Présentations par l'animateur M. Gourde. Mon premier débat sans réponses préparées à l'avance; nous n'avions que les thèmes (Économie, Environnement, Agriculture, Développement régional, Prix de l'essence). J'avais plus ou moins deviné la plupart des questions. J'ai cessé d'être nerveuse au moment où j'ai arrêté de m'en faire pour mes réponses, et commencé à écouter celles de mes adversaires (et à m'amuser franchement, sans me forcer pour adopter une façade neutre), mais ça a prit du temps. Un manque de support du Parti Vert (pas de communiqué de presse sur les mesures à prendre en ce temps de marasme économique) et d'initiative de crainte d'inventer des salades m'a fait échouer clairement ma première réponse. Avec beaucoup plus d'assurance, j'ai répondu aux deux seconds thèmes. Pour le quatrième, j'ouvrais le bal et j'ai maladroitement choisi de miser sur la foresterie. Quant au prix de l'essence, en m'excusant, j'ai dit la vérité sur les prix qui monteraient. Progressivement, dans le temps supplémentaire qui nous était alloué une fois notre réponse donnée, j'ai commencé par compléter mes interventions, puis commenter celles de mes adversaires, puis carrément poser une question. J'ai songé que ma nervosité avait attiré la sympathie et c'est peut-être entre autres pourquoi on ne m'attaquait pas plus que ça. J'ai conclu sur une note pleine d'espoir. Vous pouvez voir le débat (je ne m'y attendais pas et n'était pas super bien habillée en conséquence) sur http://www.cfin-fm.com/.

Une fois le débat terminé, je me suis enquise auprès des autres candidats de la tenue d'un débat radiophonique communautaire le lendemain, mais j'ai appris qu'il devait se tenir le jour même et que personne n'avait eu de nouvelles.

20h15: Je suis sortie dehors me rafraîchir, contempler la Lune, le clocher d'église et décanter un peu. Plus tard, alors que tous les autres candidats étaient partis, M. Bergeron est sorti aussi. Nous avons échangé sur nos perceptions du débat. Je lui ai dit que j'avais réalisé le sérieux des enjeux entre lui et M. Blaney, candidat conservateur dans Lévis-Bellechasse, lors de la conclusion. Il voulait un commentaire sur sa performance, mais j'ai tenté d'esquiver la question, parce que dans le fond, je m'étais concentrée sur mes propos et ceux de mes adversaires (le fond et non la forme). J'ai donc répondu des bêtises et lancé par la suite tous les arguments traditionnels que j'ai entendu contre le Bloc pour obtenir ses réponses, puis ai regretté mon geste quand j'ai réalisé qu'il faisait froid, qu'il ne buvait rien et s'époumonait à me convaincre. Je l'ai aussi relancé sur l'offre de candidats bloquistes à deux candidates Vertes de la région de Québec de se retirer de la course.

20h45: L'animateur et son équipe sont ressortis. M. Gourde nous a appris qu'il avait mentionné le covoiturage à la fin de son analyse avec MM. Normand Poulin et André Poulin de la Voix du Sud. M. Bergeron et lui ont jasé, j'ai été voir l'équipe et les féliciter pour leur travail, en en profitant un peu pour en apprendre plus sur le fonctionnement d'une radio communautaire. M. Dubé est arrivé dans l'intermédiaire, et nous sommes repartis.

Sur la route secondaire, je n'en revenais pas de la noirceur et de la nécessité de passer constamment des "hautes" aux "normales", et je me disais qu'avoir conduit seule ce soir-là, je serais morte de peur. M. Dubé a commenté la performance de M. Bergeron a sa satiété. Est venu le moment de commenter la mienne, mais je n'étais vraiment pas prête pour ça, et je l'ai dit. Il m'a signifié que la frontière entre candeur et naïveté était bien mince, et comme je le croyais, je n'ai pas pu m'empêcher de le prendre personnel.

Ces messieurs sont passés prendre de l'argent d'un supporter (j'ai tenté d'écrire un communiqué de presse sur mes promesses électorales dans l'auto). La boisson énergisante et l'adrénaline redescendue, M. Bergeron reposait fatigué sur son siège. M. Dubé lui rappelait les tâches à faire, et j'ai compris qu'une personne motivante comme M. Dubé avait manqué à Claude Genest, candidat Vert dans la circonscription de Westmount-Ville-Marie, durant l'élection partielle.

Le vote stratégique a bien sûr repris le dessus dans la conversation. Je me suis ouvert la trappe sur le désir de Mathieu Castonguay (ex-candidat Vert) de ne pas présenter de candidatE dans la circonscription. Après l'arrêt pour gazer (j'ai offert de payer ma part pour le transport à de nombreuses reprises), M. Bergeron m'a dit que j'ai sûrement remporté un scrutin, celui de l'école secondaire Saint-Charles. Si je n'avais pas été de bonne nature et crevée je l'aurais envoyé promener.

~22h45: M. Dubé, qui connait Lévis comme le fond de sa poche, m'a déposé non loin de mon lieu de résidence. Superstitieusement, j'ai souhaité "merde" à M. Guy Bergeron, candidat du Bloc Québécois dans Lévis-Bellechasse.

Mon cerveau surstimulé par autant d'événements en une soirée, j'ai eu beaucoup de difficulté à m'endormir, de là un billet qui a pris deux heures à écrire.

1 commentaire:

Claude Gelinas a dit...

Délicieusement divertissant!

Quel excellent billet sur la réalité d'une campagne électorale fédérale, avec de grands comtés à couvrir et des obligations si nombreuses qu'on en perd son latin.

À votre prochaine campagne, les entrevues-radio se feront peut-être à distance, via l'internet.

Ça éviterait les situations comme celle que vous avez vécu ; )